Voici quelques extraits de récits de vie que j’ai accompagnés et mis en mots.
Ils sont publiés avec l’accord des personnes concernées. Les prénoms et les lieux ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.

Extrait 1 – Souvenir d’enfance
« Minou, minou », murmurais-je en caressant la petite boule de poils blottie dans mes bras. Ma mère, qui m’observait dans la cour, a poussé un cri : ce n’était pas un chat que je dorlotais ainsi, mais un gros rat.
À cette époque, l’absence de tout-à-l’égout rendait les rats particulièrement nombreux. Ils s’invitaient jusqu’à l’entrée de la maison. Au rez-de-chaussée, nous avions un petit cagibi avec un évier. Ma mère y lavait la vaisselle dans une petite bassine. Pour empêcher les rats de remonter, elle devait boucher les trous d’arrivée et d’évacuation d’eau avec des morceaux de bois. C’était notre seul point d’eau. Nous nous lavions dans un baquet, dans la cuisine attenante. Les toilettes se résumaient à un simple trou dans la cour, que mon père vidait régulièrement dans le jardin.
Depuis la cuisine, nous accédions d’un côté à la route, de l’autre à la cour. À gauche se trouvait le cagibi, à droite la salle à manger. Les chambres occupaient l’étage de la maison : celle de mes parents et une seconde que je partageais avec mon frère. Au-dessus, nous avions un grenier où je ne me souviens pas être allée. C’était une maison simple, telle qu’on en trouvait encore beaucoup à cette époque.
À l’extérieur, le terrain était très en pente, à l’image du relief de Villette. Il fallait emprunter des escaliers pour accéder au jardin, où mon père stockait son charbon. Depuis ces escaliers, mon frère n’avait rien trouvé de mieux que de grimper sur le tas de charbon et se laisser rouler jusqu’en bas. Ses glissades me faisaient rire, et le souvenir de cette scène continue de me faire sourire aujourd’hui.
Extrait 2 – Rencontre amoureuse
Au bal de la fanfare, « Le plus beau tango du monde » a commencé. Il m’a invitée, je l’ai rejoint sur la piste. J’ai posé ma main sur son bras, je sentais la sienne dans mon dos. Nous étions portés par la musique. Je ne le connaissais pas encore, mais je m’en souviendrai toute ma vie.
C’était le 11 novembre 1959. Nous étions montés à l’arrière de la camionnette de mon père pour rendre visite à mon oncle. Il était ce qu’on appelait « gagé » : un ouvrier agricole qui travaillait chez des propriétaires.
Le frère et la sœur de ma tante étaient également présents. Ce sont eux qui nous ont proposé d’aller au bal de la fanfare organisé pour l’occasion. C’est ainsi que Pierre et moi sommes allés à cette fête, où j’ai rencontré Jean.
La belle-sœur de mon cousin, Diane, sortait avec un garçon prénommé Maurice. En sortant du bal, Jean et Maurice ont proposés de nous raccompagner. Ils sont remontés à pied avec nous jusqu’à Burzy, où nous dormions chez la famille. Une fois arrivés en haut, ils ont dû redescendre à Bonnay pour récupérer leur mobylette.
Le dimanche suivant, alors que je vendais au marché couvert – comme tous les lundis, vendredis et dimanches pour me faire un peu d’argent de poche – qui est arrivé ? C’était Jean. Il avait demandé à un copain de le descendre à moto.
Il était courageux, parce qu’ensuite il est descendu me voir tous les dimanches. Je lui avais expliqué que je ne pouvais pas sortir – à 19 ans, je sortais uniquement avec ma mère. Je lui avais proposé de venir à la maison, car je n’avais pas d’autres options, en lui disant que ce n’était pas un engagement. Si, dans six mois, je ne lui plaisais pas ou s’il ne me plaisait pas, nous pouvions arrêter.
Ainsi tous les dimanches il descendait de Bonnay à mobylette, passait l’après-midi avec moi, mangeait avec nous avant de repartir le soir. Je l’accompagnais au portail pour lui dire au revoir, et souvent cela durait une heure. Quand enfin je rentrais, ma mère me disait en riant : « Ah, je te croyais partie avec lui ! ». Je l’ai vraiment trouvé courageux de faire tous ces trajets. Il m’écrivait aussi chaque semaine. C’était une autre époque.
Extrait 3 – Espoir d’un changement
Cette journée de novembre 1964, nous sommes arrivées devant cette grand maison. La vigne était dépouillée. Nos affaires tout juste déposées dans la grande cuisine. Les chambres étaient vides. Le lieu froid n’attendait que nous, pour qu’une nouvelle vie commence.
Cette maison avait été occupée par le père de ma cousine. Décédé dans l’année 1964, aucun membre de sa famille n’a voulu prendre la suite. Sa femme a préféré s’installer dans leur maison à Passy. Leurs filles vivaient avec leur mari ; quant à leur fils, il n’aimait pas la vigne, n’a pas souhaité reprendre l’activité et a préféré devenir facteur à Vienne.
Le régisseur était un cousin de Claude, ce qui nous a permis d’avoir la place. Nous nous sommes installés, et nous y sommes restés. Nous travaillions pour le Château de la Motte., qui nous a offert de meilleures conditions que la maison D.
C’est dans cette maison que ma fille, Marthe, est née quelques années plus tard, en 1965. Pour mon second accouchement, je n’avais pas souhaité retourner à la maternité. J’avais été fatiguée par les chambres partagées et ne gardais pas de bons souvenirs de certains soins.
Nous avions trouvé une excellente sage-femme, qui pratiquait les accouchements à domicile.
